Il aura fallu quelques dizaines de millions de dollars évoqués dans des interrogatoires filmés, quelques vieux fantômes de corruption ressortis des placards brésiliens et une bonne panique à Bruxelles pour que l’Europe découvre enfin un détail : derrière le Mercosur ne se cachait pas exactement une aimable coopérative bio équitable.
Pendant des années, les technocrates européens nous avaient pourtant expliqué que l’accord avec l’Amérique du Sud incarnait l’avenir radieux du commerce mondial. Une mondialisation responsable, durable, moderne, inclusive, avec sans doute des papillons dans les champs et des éleveurs heureux sous les cocotiers.
Puis les frères Batista ont reparlé. Et là, brusquement, l’ambiance a changé.
Car au Brésil, le nom Batista ne désigne pas une sympathique dynastie d’éleveurs traditionnels. Non. Les patrons de JBS — premier groupe mondial de viande — traînent derrière eux un parfum de Lava Jato, de financements politiques et de relations si étroites avec le pouvoir qu’on ne sait plus très bien où finit l’État et où commence l’abattoir.
Dans la vidéo devenue virale, l’un des frères détaille tranquillement les flux financiers supposément versés sous les administrations de Luiz Inácio Lula da Silva et de Dilma Rousseff. Les montants évoqués donnent le vertige : des dizaines de millions de dollars. Des sommes tellement énormes qu’on imagine déjà les comptables de Bruxelles faire semblant de ne pas entendre.
Une pure coïncidence… à laquelle personne ne croit
Évidemment, officiellement, la future exclusion partielle de la viande brésilienne du Mercosur n’a absolument rien à voir avec tout cela. Pas du tout. Bruxelles parle uniquement de “questions sanitaires”. Des histoires vétérinaires. Des précautions techniques. Des formulaires probablement mal remplis.
Pure coïncidence, donc, si cette soudaine passion européenne pour l’hygiène bovine surgit exactement au moment où le dossier Batista recommence à exploser au Brésil.
À Bruxelles, certains découvrent avec retard un problème gênant : signer un traité commercial avec des groupes soupçonnés d’avoir prospéré dans la proximité du pouvoir politique peut finir par créer quelques complications d’image.
Surtout lorsque ces groupes risquent de devenir demain les grands fournisseurs du marché européen.
L’Europe dépendante d’un véritable cartel
Car derrière le Mercosur, il n’y avait pas seulement des steaks moins chers. Il y avait aussi l’idée assez audacieuse de rendre l’Europe partiellement dépendante d’un oligopole géant de la viande sud-américaine piloté par quelques empires industriels plus habitués aux interrogatoires judiciaires qu’aux colloques sur la transition durable.
Les agriculteurs européens, eux, avaient alerté depuis longtemps. Mais ils étaient “réactionnaires”, “protectionnistes” ou “anti-mondialisation”. Aujourd’hui, même Bruxelles commence discrètement à regarder le dossier comme on regarde une valise abandonnée dans un aéroport.
Le plus cruel reste peut-être là : le Mercosur devait symboliser le libre-échange vertueux. Il risque finalement de devenir le plus grand scandale politico-carne de la décennie européenne.


