PFAS : chez SEB, des ouvriers entre fierté du « fabriqué en France » et colère d’être stigmatisés

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Salariés SEB PFAS : à Rumilly, Selongey ou Is-sur-Tille, le sujet n’est plus seulement technique ou réglementaire. Il est intime. Dans les ateliers, sur les parkings d’usine et jusque dans les cours d’école, des ouvriers racontent le même vertige : après des décennies à défendre le « fabriqué en France », ils ont le sentiment de devenir, aux yeux du pays, « les pollueurs ». Et cette étiquette, disent-ils, colle à la peau.

La mobilisation du 3 avril 2024 à Paris, rarissime par son ampleur et sa mise en scène – syndicats et direction marchant côte à côte devant l’Assemblée nationale –, a cristallisé une colère qui continue d’infuser. Dans le même temps, l’actualité sociale du groupe SEB a été relancée par l’annonce d’un « plan Rebond » présenté le 25 février 2026 : jusqu’à 2 100 postes concernés dans le monde, dont 500 en France selon des modalités annoncées « volontaires », principalement sur les fonctions support, d’après plusieurs médias économiques. Pour les salariés, le message est paradoxal : on leur demande de se transformer, mais ils vivent aussi l’impression d’être condamnés par avance.

Dans cet article, la parole est donnée à des salariés (prénoms modifiés), à des syndicalistes et à des cadres intermédiaires. Avec une même ligne de fracture : comment concilier l’impératif écologique, la santé publique, l’emploi industriel et une concurrence mondiale jugée « asymétrique » ?

La manifestation qui a tout changé

Le 3 avril 2024, à l’aube, des bus quittent plusieurs sites français du groupe SEB. Rumilly (Haute-Savoie), Selongey, Is-sur-Tille (Côte-d’Or), et d’autres implantations encore. Des salariés en 3×8 posent une journée, d’autres s’organisent avec leurs équipes. Objectif : Paris, devant l’Assemblée nationale. Ce jour-là, une proposition de loi sur les PFAS est débattue.

Ce que les ouvriers racontent, deux ans plus tard, c’est moins la logistique que le choc visuel : voir la direction au milieu d’eux. Stanislas de Gramont (directeur général) et Thierry de La Tour d’Artaise (président-directeur général) marchent aux côtés des syndicats. Sur les pancartes, un slogan est repris comme un cri : « Touche pas à ma poêle ».

« Je n’avais jamais vu ça, témoigne Julien, 41 ans, opérateur. J’ai fait des grèves, des manifs, mais là… le patron avec nous. Ça veut dire que c’est grave, que ce n’est pas un conflit “classique”. » Un autre ajoute : « On était fiers et inquiets en même temps. Fiers d’être là, inquiets de ce qui allait tomber derrière. »

Le lendemain, le 4 avril 2024, les députés adoptent le texte en première lecture, tout en excluant les ustensiles de cuisine du périmètre. Un soulagement immédiat, mais vécu comme provisoire. « On a eu l’impression d’un sursis, pas d’une victoire », résume Mehdi, 36 ans, technicien de maintenance.

Pour contextualiser, cette séquence parlementaire a été largement relatée, notamment par les comptes rendus sur le vote et l’exclusion des ustensiles de cuisine. Elle a aussi été décrite comme une mobilisation inédite par un récit de la manifestation côté industrie.

« On nous montre du doigt » : la stigmatisation au quotidien

Dans les ateliers, le mot revient : injustice. « Après 70 ans à fabriquer en France, on nous traite de pollueurs », lâche Éric, 52 ans, en poste à Rumilly depuis plus de vingt ans. « On a tenu les coups quand on nous disait de partir à l’étranger. Et aujourd’hui, on devient infréquentables. »

Les salariés décrivent un climat social qui déborde de l’entreprise. « Mon fils est au collège. Il s’est déjà entendu dire : “Ton père, il bosse chez Tefal, il empoisonne les gens.” Ça m’a mis une claque », raconte Sophie, 38 ans, contrôle qualité. « Tu te retrouves à te justifier, alors que tu es juste ouvrière. »

Cette dimension de réputation, pour certains, est plus dure que la contrainte technique. « Des gens qui n’ont jamais mis les pieds ici te résument en deux mots : PFAS = danger. Point. Ils ne veulent pas savoir comment on travaille, ce qui a changé, ce qu’on contrôle », poursuit-elle.

Une critique vise « Paris » au sens large, plus qu’une institution précise. « Paris décide, les territoires subissent. C’est ce qu’on ressent. Les ONG, certains politiques, certains médias, ils parlent depuis leurs bureaux. Qu’ils viennent à Rumilly expliquer à 1 500 familles qu’on ferme parce que c’est plus simple », lance Karim, 45 ans, cariste.

La colère n’est pas uniquement contre la critique environnementale. Elle est aussi dirigée contre l’absence de nuance. « On ne refuse pas le débat. On refuse l’amalgame », insiste un salarié. « Quand on entend “Tefal = PFAS = poison”, on sait que dans l’opinion c’est plié. »

Dans ce contexte, les annonces sociales réactivent la peur. Le 25 février 2026, la presse économique rapporte que SEB a présenté un plan Rebond pouvant aller jusqu’à 2 100 postes concernés dans le monde, dont 500 en France sur une base annoncée volontaire. Des éléments publics sont disponibles, par exemple via une dépêche relatant le plan Rebond et ses volumes. En région, des détails par site commencent à être documentés, comme en Côte-d’Or via un point sur les effets annoncés à Selongey.

Fierté du métier : « Une poêle, c’est 40 étapes, pas un cliché »

Quand on leur demande ce qu’ils veulent que le public comprenne, les salariés répondent d’abord par le métier. « Une poêle, ce n’est pas un truc qui sort d’une boîte magique », sourit Nora, 29 ans, opératrice sur ligne. « Tu as plus de 40 étapes sur certains modèles : préparation, application des couches, cuisson, contrôles. À la fin, tu passes au micromètre. »

Dans les ateliers, la précision est une obsession. « On te demande une régularité à la minute et au micron », résume Paul, 47 ans. « Et on le fait en France, avec des standards qualité très élevés. » Les salariés citent volontiers l’export. « On fabrique pour le monde entier depuis ici. Tu vois parfois un lot partir au Japon, aux États-Unis, en Australie. C’est une fierté locale », dit-il.

Cette fierté est aussi générationnelle. Les témoignages évoquent des trajectoires familiales, des transmissions, des apprentissages. « Mon père est entré à l’usine dans les années 1950. Moi, j’y suis depuis les années 1990. Mon fils voulait y venir aussi. Et aujourd’hui il a honte de dire où je travaille, parce qu’on nous renvoie une image de “pollueurs” », confie Alain, 56 ans, la voix serrée.

Sur la transition industrielle, les salariés ne disent pas « non ». Ils disent « pas comme ça ». Plusieurs évoquent l’innovation menée à Rumilly, notamment sur la céramique. « Renew céramique, c’est nous. On a été formés, on a changé des gestes, on a adapté des lignes. On veut la transition et on la fait », soutient une salariée. Mais l’argument est chiffré : « Aujourd’hui, la céramique c’est encore une part limitée des volumes. On ne bascule pas tout un site en six mois. »

Dans les discussions internes, les salariés comparent les rythmes : « La réglementation, c’est parfois du jour au lendemain. L’industrie, c’est des cycles de 18 à 36 mois, des investissements, des qualifications », résume un chef d’équipe.

Pollution d’hier, production d’aujourd’hui : la bataille de la nuance

Sur Rumilly, les salariés ne nient pas l’histoire. Ils la distinguent. « Oui, il y a eu de la pollution. Oui, il y a eu des décisions qui, aujourd’hui, ne passeraient plus », dit Éric. « Mais ce n’est pas l’ouvrier qui décidait d’enfouir quoi que ce soit. »

Le cœur du discours, c’est la temporalité : ce qui a pu être fait entre 1968 et 1989 (période souvent citée dans les débats locaux) n’est pas la production actuelle. « On travaille avec des règles, des contrôles, des seuils. On est audités. On a des traitements. Puis on nous met tout sur le dos en bloc », regrette Sophie.

Les salariés rappellent également une donnée devenue un argument en boucle : selon les déclarations publiques relayées lors du débat parlementaire, SEB est sorti du PFOA en 2012, soit environ 8 ans avant l’interdiction UE entrée en vigueur en 2020. « Ça, on n’en parle jamais. On fait comme si rien n’avait bougé », peste Karim.

La question de l’eau potable, elle, a profondément marqué le territoire. Une unité de traitement a été mise en place à Rumilly fin 2023 ; son coût de fonctionnement annuel a été estimé autour de 360 000 euros. La presse locale a aussi rapporté une contribution financière de l’entreprise sous forme de don pour couvrir une année de fonctionnement. Ce point est détaillé dans un article consacré au financement de l’unité de traitement.

Mais dans l’atelier, le vécu est un autre : « On te renvoie une culpabilité collective. Et tu ne sais plus comment répondre sans passer pour quelqu’un qui minimise », raconte un salarié. « On veut juste que ce soit factuel : ce qui s’est passé, les responsabilités, et ce qu’on fait aujourd’hui. »

La peur d’une interdiction brutale et l’unité rare avec la direction

Dans les discussions, un mot circule : REACH, le cadre européen des substances chimiques. Les salariés ont entendu parler d’une restriction PFAS à l’échelle de l’Union européenne, avec un calendrier qui se joue maintenant. Et ils retiennent une date : fin 2026, annoncée comme horizon d’évaluation scientifique.

Cette perspective est rappelée publiquement par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), qui vise la fin 2026 pour conclure l’évaluation scientifique de la restriction PFAS. Les éléments de calendrier sont accessibles via le point de l’ECHA sur la timeline et sa page de synthèse sur les PFAS.

Pour les ouvriers, l’angoisse est simple à formuler : « Si l’Europe interdit vite et que la Chine continue, on est morts. » Ils avancent des ordres de grandeur sur la concurrence : « Une énorme partie de la production mondiale d’ustensiles vient d’Asie. Les coûts peuvent être 3 à 5 fois plus bas. » Le raisonnement est économique, pas idéologique : « Si on ferme ici, les poêles ne disparaissent pas. Elles arrivent par conteneurs. Et nous, on perd des emplois pour de bon. »

Les salariés citent aussi la compétition sur d’autres segments avec des acteurs purement importateurs. Certains mentionnent SharkNinja sur l’électroménager de cuisine, perçu comme un concurrent très agressif sur le « time-to-market » : « Ils sortent un produit en 12 mois. Nous, c’est plus long, il y a des tests, des normes, des validations. » Qu’elle soit exacte ou discutée, cette comparaison alimente un sentiment : « on se bat avec des règles, et d’autres non ».

Dans ce climat, l’unité syndicale et managériale observée le 3 avril 2024 prend tout son sens. Des responsables FO parlent d’une « classification abusive » qui mettrait dans le même sac des familles de substances, et rappellent la tension sociale « fin du monde / fin du mois ». La CGT, plus prudente sur l’angle sanitaire, rejoint néanmoins un diagnostic : une fermeture industrielle « tue socialement » un bassin d’emploi, et pose une responsabilité politique.

Cette unité est vécue comme un signal de détresse. « Ce n’est pas une opération de com’ », insiste un salarié. « Quand tu vois la direction défiler, c’est qu’on parle d’un enjeu existentiel. »

L’actualité sociale du 25 février 2026, avec l’annonce du plan Rebond, a ravivé ce sentiment. « On nous dit que la production est préservée, que les 500 en France ce serait du support et du volontariat. Très bien. Mais la vraie peur, c’est l’après : si en 2027 ou 2028 une décision européenne tombe sur certains usages, qu’est-ce qu’on devient ? », s’interroge Mehdi.

Au milieu, des salariés demandent un cap lisible : une transition planifiée, des délais industriels réalistes, des protections contre les distorsions de concurrence et une parole publique moins caricaturale. « On veut qu’on arrête de nous utiliser comme symbole. Nous, on est des gens qui bossent, qui payent leurs impôts ici, et qui veulent continuer à fabriquer en France », conclut Alain.

Ce que raconte, au fond, la colère de Rumilly

La colère des salariés SEB PFAS est celle d’un monde ouvrier qui a fait un choix : rester, transmettre, améliorer et investir dans un savoir-faire national, alors même que la tentation de produire ailleurs a traversé l’industrie française pendant des décennies. Elle est aussi celle d’un territoire qui refuse d’être réduit à un sigle chimique et à une image.

Entre impératif écologique et survie industrielle, ces salariés ne demandent pas l’impunité. Ils demandent une nuance et une méthode. Et ils posent une question que beaucoup, dans les bassins d’emploi, formulent désormais sans détour : « À force de vouloir tout interdire sans filet ni frontière, est-ce qu’on ne risque pas de déplacer les problèmes… et de perdre les usines ? »

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