Il y a des trajectoires que l’époque fabrique comme des fusées, et qu’elle abat comme des balles. Dans l’histoire d’Ophenya, le contraste est si violent qu’il ressemble à une fable moderne : une jeune Lyonnaise, devenue l’un des visages français de la prévention du harcèlement, se retrouve pulvérisée par une mécanique d’accusations, de relais médiatiques et de sanctions de plateforme, sans qu’un juge n’ait, à ce stade, tranché publiquement les faits. Le Ophenya bannissement TikTok de novembre 2024 n’a pas seulement effacé un compte ; il a renversé une identité professionnelle, des revenus, un réseau, une réputation, et une part d’elle-même.
Cette histoire ne se raconte pas comme un dossier judiciaire classique. Elle se raconte comme une chute sociale accélérée, dans un monde où l’algorithme peut faire office de tribunal et où l’opinion se rend avant l’instruction. Elle se raconte aussi avec une ironie tragique : celle qui popularise un geste contre le harcèlement se retrouve, à son tour, prise dans un harcèlement d’un autre type, plus institutionnel, plus médiatiquement « légitime », mais tout aussi destructeur.
Le sommet : Genève, l’ONU, et un signe pour dire « stop »
Mars 2025. À Genève, dans l’enceinte de l’Office des Nations unies, Ophélie Vincent prend la parole. Elle a autour de 25 ans, elle vient de Lyon, et son pseudo est connu d’une génération entière : Ophenya. Elle présente un signe simple, reproductible, pensé pour les très jeunes publics : des doigts croisés comme un signal d’alerte, une façon de dire « je refuse » et « j’ai besoin d’aide » sans prononcer un mot.
Dans les mois et les années précédentes, le geste et la démarche ont circulé dans des cadres prestigieux. Ophenya est reçue, invitée, citée. Son univers mêle santé mentale et humour, avec une ligne constante : parler de l’angoisse, de la honte, de l’estime de soi, en utilisant les codes d’une plateforme adolescente, sans les mépriser. Son public est jeune, souvent très jeune. Sa communauté se nomme les Bgnyas, avec un triptyque revendiqué : A.E.B pour Amour, Entraide, Bienveillance.
À ce moment-là, les chiffres sont ceux d’une influence devenue industrie. Sur TikTok, l’ordre de grandeur est colossal : autour de 4,8 à 5 millions d’abonnés avant la chute, complétés par des centaines de milliers sur Instagram et YouTube (BFMTV évoque environ 5 M sur TikTok, 781 000 sur Instagram et 677 000 sur YouTube au moment du bannissement). Cette puissance d’audience, c’est aussi une puissance économique : partenariats, monétisation, événements, emplois indirects, prestataires, agences, et un modèle d’activité dépendant d’un seul point de défaillance : le compte principal.
Une source évoque sa présence à l’ONU à Genève dans le cadre d’une conférence organisée par Prudence League. Pour contexte, on peut consulter l’article de VL Média sur la prise de parole d’Ophenya à l’ONU à Genève, ainsi qu’un post LinkedIn mentionnant l’événement à l’UNOG : publication LinkedIn sur la conférence Prudence League à l’ONUG.
Les prémices : une célébrité trop proche, et la zone grise des réseaux
On pourrait croire que la chute naît en une nuit. En réalité, elle s’installe. À l’automne 2023, Ophenya traverse une première secousse publique autour d’une promotion liée à une application de rencontres destinée aux 10-21 ans (souvent citée sous les noms Crush/Friendzy). Des alertes circulent, notamment sur des risques d’exposition de mineurs. Une pétition sur Change.org réunissant environ 2 300 signatures réclame la fermeture de comptes.
Un collectif, MEER (Mineurs Éthiques Réseaux), composé de professionnels de l’éducation et de la protection de l’enfance, affirme documenter sur la durée certains formats : lives très longs, interactions intenses, codes communautaires, et une relation affective parfois décrite comme trop engageante avec des abonnés mineurs. Dans cette zone grise, l’ambiguïté est structurelle : ce qui fait la force d’un créateur (intimité, constance, proximité) peut aussi devenir le cœur des critiques (emprise, dépendance, confusion entre lien social et lien d’influence).
À ce stade, pourtant, l’activité continue. Les abonnements montent. Les marques restent. Les invitations aussi. Et comme souvent, le débat moral précède le débat juridique, sans que les frontières soient nettes pour le grand public.
La chute : l’Assemblée nationale, la Miviludes, puis la sentence de TikTok
Le 9 avril 2024, la bascule devient institutionnelle. À l’Assemblée nationale, dans une séance relative aux dérives sectaires, le député Arthur Delaporte cite Ophenya et évoque un risque d’« emprise » ; il parle de pratiques « pouvant faire penser à des dérives sectaires » à propos de son activité. Ce moment, parce qu’il se déroule dans l’hémicycle, change la nature du soupçon : ce n’est plus une polémique de plateforme, c’est une parole politique, consignée.
Le compte rendu officiel de la séance est public : compte rendu de l’Assemblée nationale du 9 avril 2024.
Très vite, une vague médiatique s’ensuit. Plusieurs rédactions se saisissent du sujet, car il coche toutes les cases de l’actualité contemporaine : jeunesse, réseaux, santé mentale, sectes, modération, influence commerciale. En parallèle, la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) confirme avoir reçu des signalements. Le parquet de Paris, lui, indiquera plus tard analyser un signalement transmis au titre de l’article 40.
Et puis arrive novembre 2024, le moment le plus concret, le plus irréversible. TikTok bannit définitivement le compte principal. La plateforme évoque un manquement lié à l’invitation d’une abonnée mineure à participer à un live. En quelques heures, ce sont 4,8 millions d’abonnés (ordre de grandeur souvent cité) qui disparaissent pour toujours du tableau de bord. Le Ophenya bannissement TikTok devient une rupture nette : plus d’accès à l’audience, plus de diffusion organique, plus de machine économique.
Sur cet épisode, BFMTV (Tech&Co) a publié un article de référence : récit du bannissement TikTok d’Ophenya par BFMTV.
À partir de là, la mécanique est connue des entrepreneurs de l’économie des plateformes : quand le canal principal s’éteint, il ne reste souvent qu’une ombre. Les contrats s’arrêtent, les revenus fondent, les projets se figent, les partenaires se taisent. Une influenceuse, c’est aussi une micro-entreprise personnelle ; et quand on coupe la distribution, on coupe la société.
Le silence judiciaire : « je n’ai jamais été entendue »
Le 19-20 novembre 2024, plusieurs titres confirment que la Miviludes a signalé l’influenceuse au parquet de Paris, et que le signalement est « en cours d’analyse ». Le Monde (Pixels) relate à la fois le bannissement et ce signalement : article du Monde sur le signalement Miviludes après le bannissement. Le Parisien évoque également le signalement au parquet : article du Parisien sur le signalement au parquet.
De son côté, Ophenya riposte sur le terrain qu’il lui reste : la plainte. BFMTV rapporte qu’elle a déposé plainte contre le député Arthur Delaporte pour diffamation après le débat à l’Assemblée, tout en rappelant le cadre de l’immunité parlementaire : article BFMTV sur la plainte d’Ophenya contre Arthur Delaporte.
Mais la question qui ronge son histoire, c’est celle du temps. La justice, par construction, avance lentement : vérifications, qualification, auditions, contradictoire. Les réseaux, eux, avancent à la vitesse d’un scroll. Ophenya dira plus tard, dans une interview, une phrase qui résume ce décalage : « Il n’y a eu à ce jour aucune suite judiciaire. Je n’ai jamais été entendue, je n’ai jamais reçu de convocation ni de courrier officiel. »
Dans le même temps, la sanction économique, elle, a déjà eu lieu. Le compte est fermé. L’audience est perdue. L’empreinte numérique est altérée. Dans les faits, l’exécution sociale précède l’arbitrage judiciaire. Et c’est précisément ce que rend ce dossier si contemporain : on peut perdre tout, sans procès, simplement parce qu’un faisceau de soupçons a suffi à rendre une existence professionnelle indéfendable.
L’ironie tragique : du geste anti-harcèlement au harcèlement « légitime »
Le harcèlement en ligne est souvent imaginé comme une foule anonyme, des raids, des insultes en masse. Cette forme existe, et l’affaire Magali Berdah a montré sa violence. Mais le cas Ophenya, tel qu’il se dessine, expose une autre forme : une pression composée de parole institutionnelle, de signalements administratifs, de modération de plateforme et de couverture médiatique. Chaque étape, isolément, peut paraître justifiable. Ensemble, elles produisent une même issue : l’effacement.
Le paradoxe, c’est que ce mécanisme frappe celle dont la marque était précisément la sensibilisation au harcèlement. Son geste de doigts croisés, censé aider ceux qui n’osent pas parler, se retrouve comme un symbole involontaire : une main qui demande secours, au moment où l’architecture autour d’elle ne lui en laisse plus beaucoup.
C’est ici qu’un parallèle s’impose, sans sensationnalisme : celui de MavaChou, la youtubeuse Maëva Frossard, décédée le 22 décembre 2021. Dans son cas, les proches et certains médias ont rappelé des plaintes pour cyberharcèlement, et une lenteur judiciaire qui n’a pas empêché l’irréparable. La Dépêche rapporte l’ouverture d’une enquête pour « harcèlement moral ayant poussé au suicide » : article sur l’enquête après la mort de MavaChou.
Comparer n’est pas confondre. Mais la structure est similaire : une personne exposée, une souffrance qui s’aggrave, et un système de protection qui arrive après l’impact. Les plateformes peuvent couper vite. Les institutions peuvent alerter. Les médias peuvent amplifier. Et l’humain, au milieu, doit survivre à sa propre disparition publique.
La vie d’après : une influenceuse effacée, une personne qui tente de rester debout
En 2025-2026, Ophélie Vincent continue d’exister, mais l’entité « Ophenya » à 5 millions d’abonnés est, elle, largement morte. Pour une créatrice, la perte d’un compte n’est pas l’équivalent d’une baisse d’activité : c’est une expropriation numérique, une perte de capital immatériel. Le nom circule encore, mais souvent sans la nuance de son histoire ; l’exposition, elle, ne s’accompagne plus de la capacité de répondre à armes égales.
Et pourtant, certains acteurs publics continuent de lui faire confiance. Exemple : Orléans. La ville met en ligne, le 26 janvier 2026, une page officielle annonçant un dispositif de sensibilisation au protoxyde d’azote, avec des vidéos accessibles via QR code, dont une vidéo incarnée par Ophenya. La page municipale la présente comme « suivie par des millions de jeunes » : page de la Ville d’Orléans sur la campagne protoxyde d’azote.
Cette campagne s’inscrit dans un contexte local chiffré : Le Parisien évoque, à l’automne 2025, une collecte d’environ 10 000 cartouches depuis le début de l’année et un coût de traitement de 150 000 euros pour la collectivité, avec un durcissement municipal : article du Parisien sur la lutte contre le protoxyde d’azote à Orléans.
Pour certains, cette collaboration ressemble à une réhabilitation. Pour d’autres, à un scandale. Mais elle révèle une chose : dans l’économie publique de la prévention, l’efficacité se mesure aussi à la capacité d’atteindre les publics. Et en France, en 2026, peu de canaux valent l’influence, même abîmée.
La communauté, elle, s’est dispersée. Les Bgnyas sont devenus orphelins d’un lieu central. La promesse A.E.B, Amour Entraide Bienveillance, reste comme une devise douloureuse : quoi qu’on pense du fond du dossier, la violence de la chute dit quelque chose sur la fragilité de ceux qui construisent leur vie dans l’attention des autres.
Épilogue : pendant que l’Assemblée débat, une voix manque
Le 25 février 2026, une rencontre est annoncée au Palais Bourbon : « Influences – Comment encadrer les lobbyings ? ». Parmi les thèmes, une table ronde sur les « nouvelles influences » : réseaux sociaux, créateurs, récits, stratégies indirectes. L’événement est publicisé notamment via un post LinkedIn : annonce de la rencontre « Influences » à l’Assemblée nationale.
Dans cette photographie du moment, un détail frappe : on débat de l’encadrement des influenceurs, des risques, des dispositifs, des responsabilités. Mais la question symétrique reste rarement posée avec la même force : quelles protections pour les personnes accusées, quand la sanction économique et sociale tombe avant le contradictoire ? Que devient un parcours quand une plateforme ferme le robinet, quand les partenaires s’éloignent, quand les médias écrivent, quand les institutions s’alarment, et que la justice, elle, n’a pas encore parlé publiquement ?
L’histoire d’Ophenya laisse une fin ouverte, presque inconfortable. On peut considérer qu’un système de vigilance a fait son travail. On peut aussi voir une exécution sans procès. Entre les deux, il y a une jeune femme, une carrière construite sur la parole aux plus fragiles, et une expérience qui dit quelque chose de notre époque : la vitesse du soupçon dépasse souvent la capacité de la vérité à s’installer.


