Il y a quarante et un ans, le 16 octobre 1984, le corps du petit Grégory, âgé de 4 ans, était retrouvé dans la Vologne, une rivière des Vosges, pieds et mains liés. Depuis, l’affaire Grégory hante la France et la famille Villemin attend toujours des réponses : qui a tué l’enfant et pourquoi s’en prendre à lui ?
Ce dossier, marqué par de nombreux rebondissements et des progrès scientifiques successifs, connaît un nouveau coup de théâtre. Ce vendredi 24 octobre, Jacqueline Jacob, 81 ans et grand-tante de Grégory, a été mise en examen pour « association de malfaiteurs criminelle ». Elle est soupçonnée d’être l’un des « corbeaux » ayant adressé des courriers menaçants aux parents et aux grands-parents de la victime, ainsi que l’auteur supposé d’une lettre de revendication envoyée le jour du meurtre.
Jacqueline Jacob nie en bloc ces accusations. Ses avocats ont annoncé qu’ils feraient appel de la mise en examen. Ce n’est pas la première fois que l’octogénaire est impliquée : elle avait déjà été mise en examen en 2017 pour « enlèvement et séquestration suivie de mort » et placée en détention pendant quatre jours. Cette mise en examen avait ensuite été annulée en mai 2018 pour vice de forme.
Pourquoi relancer les investigations ?
La décision de revenir sur le dossier repose en grande partie sur de nouvelles méthodes d’analyse textuelle. Au cœur de la mise en examen de Mme Jacob se trouve la stylométrie, une technique d’identification d’auteur qui a gagné en précision avec l’outil développé par l’entreprise suisse OrphAnalytics.
Les enquêteurs ont présenté cette avancée comme un élément de nouvelle expertise. La stylométrie consiste à analyser des caractéristiques linguistiques — fréquence des mots, structures syntaxiques, répétitions et distances entre certains termes — pour tenter d’identifier un auteur à partir d’un corpus d’écrits. Selon deux chercheurs cités par The Conversation en janvier 2021, la stylométrie « propose d’analyser la syntaxe et de compter les mots ou même les lettres d’un texte pour en identifier l’auteur ».
Stylométrie vs graphologie : quelles différences ?
En France, la graphologie est souvent évoquée dans les affaires liées à l’écriture. La graphologie étudie la forme des lettres pour tenter d’inférer des traits de personnalité : la manière d’écrire un « a », un « m » ou un « g » peut, selon les praticiens, en dire long sur un individu. Cette discipline est parfois utilisée hors du cadre judiciaire, notamment dans des presses de recrutement par certains responsables des ressources humaines.
La stylométrie, en revanche, s’intéresse moins à l’aspect graphique que au contenu textuel. Il ne s’agit plus de la forme des lettres, mais du style linguistique : choix lexicaux, tournures de phrases, répétitions et schémas syntaxiques. Ces éléments, pris ensemble, forment une empreinte langagière que des algorithmes peuvent comparer entre eux pour estimer une probabilité d’identité entre plusieurs textes.
En Suisse, la stylométrie est décrite comme largement démocratisée par des acteurs judiciaires et privés, tandis qu’en France cette méthode reste moins usitée et suscite encore des débats sur sa fiabilité et sa place dans une expertise judiciaire.
Dans l’affaire Grégory, les magistrats ont jugé que les résultats fournis par OrphAnalytics suffisaient à réinterroger des hypothèses anciennes, ce qui a conduit à la mise en examen de Mme Jacob. Mais la mise en examen n’équivaut pas à une condamnation ; elle signifie que des indices nouveaux justifient la poursuite des investigations.
Les défenseurs de Jacqueline Jacob contestent l’interprétation des analyses stylométriques et dénoncent une méthode qu’ils jugent insuffisamment probante pour fonder des poursuites pénales. Leur recours en appel traduit la controverse persistante autour de l’usage de ces techniques dans un dossier aussi médiatique et sensible.
Quelles que soient les suites judiciaires, l’affaire Grégory illustre la complexité d’allier nouvelles technologies et garanties juridiques. Trente-huit ans après, la famille Villemin reste en quête de vérité et chaque avancée scientifique ravive l’attention médiatique et les espoirs de résolution.


