« Mon visage était tout simplement ruiné. » Quand Ana, 33 ans, prononce ces mots, elle ne parle pas d’un “raté” esthétique. Elle décrit une rupture d’existence. Un rendez-vous dans un Airbnb parisien, 2 400 euros remis en liquide, des promesses aperçues sur Instagram… puis la bascule : douleur, gonflements, angoisse, et une suite médicale qui ressemble à un long couloir. Derrière l’expression désormais connue de fake injectors, il y a des vies cabossées, des visages handicapés, et des réseaux qui imitent les codes de la médecine, sans en avoir la rigueur, ni les contrôles.
Le phénomène n’est pas marginal. Il se professionnalise, s’industrialise même, au rythme des vidéos “avant/après”, des codes promo et des témoignages fabriqués. Selon une étude Norstat citée par Anti Age Magazine, 52% des femmes de 18 à 35 ans déclarent avoir déjà eu recours ou envisager un acte de médecine esthétique. Ce désir de transformation, alimenté par les filtres et la comparaison permanente, devient une porte d’entrée idéale pour des injectrices clandestines qui “jouent au docteur” sur les réseaux sociaux. Pour comprendre, il faut écouter celles et ceux qui ont payé le prix fort.
Ana, 33 ans : « un Airbnb, du cash… puis la paralysie »
Ana n’a pas poussé la porte d’un cabinet. Elle a accepté un rendez-vous “discret”, présenté comme une opportunité. Sur Instagram, la vitrine était rassurante : photos lissées, sourires, résultats rapides, langage pseudo-médical. La “praticienne” semblait maîtriser. Ana se souvient d’une mise en scène efficace : un lieu loué à l’heure, une table improvisée, du matériel qui ressemble à celui des professionnels, et une certitude martelée : « je fais ça tous les jours ».
Le tarif est celui d’un “pack”. 2 400 euros, remis en liquide, sans facture. Le contact est chaleureux, presque amical, comme si la transaction relevait d’un service entre initiées. Puis tout s’accélère. L’injection provoque une réaction immédiate. Les jours suivants, Ana ne reconnaît plus son visage. Des symptômes neurologiques apparaissent. Elle évoque une paralysie faciale, et l’idée terrible d’un nerf touché. La honte s’ajoute à la douleur : comment expliquer à ses proches qu’elle s’est fait injecter dans un appartement loué ? Comment porter plainte quand on se sent déjà coupable ?
Ce récit, rapporté notamment dans l’émission de franceinfo, illustre la mécanique psychologique des fake injectors : faire croire à une pratique banale, minimiser les risques, et s’appuyer sur le secret pour réduire la probabilité d’un signalement. Pour approfondir, on peut consulter le reportage franceinfo consacré aux dérives des injections clandestines.
Benoît, 53 ans : « totalement détruit du visage »
Les victimes ne sont pas uniquement de jeunes femmes. Benoît, 53 ans, raconte un autre versant : celui des hommes qui se tournent vers une solution “rapide” et moins chère, souvent par pudeur. Dans l’affaire jugée à Valenciennes, il décrit un visage « totalement détruit » : crevasses, pustules, gonflements, une peau qui brûle, des traits qui se déforment. Le vocabulaire est brut, comme l’épreuve.
Ce qu’il met en évidence, c’est l’après. L’errance médicale, les consultations successives, la difficulté à prouver ce qui a été injecté, l’absence de lot, de traçabilité, de dossier. Tout devient compliqué : réparer, documenter, faire reconnaître le préjudice. Les procédures peuvent durer des années, pendant que le miroir rappelle chaque matin la conséquence d’un acte “deux fois moins cher”. Sur le versant judiciaire, l’article de France 3 Régions sur le dossier de Valenciennes retrace les éléments connus et le contexte de ces pratiques.
Août-septembre 2024 : la réanimation, la trachéotomie, et le risque de mourir
Le mot “esthétique” peut tromper. Certaines complications sont vitales. À l’été 2024, huit femmes sont hospitalisées en réanimation après des injections attribuées à des circuits clandestins, avec suspicion de botulisme. Dans les cas les plus graves, la respiration est compromise, et une trachéotomie peut devenir nécessaire. Le botulisme n’est pas un effet secondaire “rare et acceptable” : c’est une urgence médicale potentiellement mortelle.
Le risque est d’autant plus inquiétant que l’origine du produit est souvent inconnue. Quand les seringues viennent de circuits parallèles, il est impossible de garantir la chaîne du froid, les conditions de stérilisation, ou même la composition réelle. Et les victimes hésitent parfois à vouloir “faire du bruit”, par peur d’être ridiculisées ou jugées. Ce silence, socialement produit, est un allié du marché clandestin.
Fadila et les mollets nécrosés : quand un “simple remplissage” finit en bloc opératoire
Dans les témoignages, certains cas frappent par leur violence clinique. Fadila, séduite par une promesse de remodelage corporel, se retrouve avec une nécrose au niveau des mollets. La réparation ne tient plus du “correctif” mais d’une succession d’interventions : neuf opérations évoquées dans les récits autour de dossiers très médiatisés. Le corps devient terrain de réparation, parfois au prix de cicatrices permanentes et de douleurs chroniques.
Ce type de cas rappelle un point essentiel : les fake injectors ne se limitent pas au visage. Lèvres, pommettes, jawline, fesses, hanches, mollets : les zones se multiplient au gré des tendances. Et plus la zone est vascularisée ou sensible, plus le risque de complication grave augmente.
Le contraste Instagram : promesses filtrées, réalité médicale
Le succès des fake injectors repose sur une maîtrise parfaite des codes numériques. Tout est pensé pour rassurer : “avant/après” sous un éclairage flatteur, filtres, angles, vidéos courtes qui donnent l’illusion d’un geste simple. Les commentaires sont modérés, les critiques effacées, et des “clientes” viennent témoigner en story, parfois contre rémunération ou avantages.
Dans l’ombre, les récits décrivent une autre réalité : produits périmés, hygiène incertaine, absence de gants, aiguilles mal manipulées. Certaines enquêtes évoquent des produits vendus en ligne, parfois via des plateformes généralistes ou des importations opacifiées, et des substances dont la composition n’est pas celle annoncée. Anti Age Magazine décrit un marché parallèle alimenté par la recherche du prix bas et la viralité des réseaux. À lire ici : l’enquête sur l’esthétique clandestine et ses mécanismes.
Des tarifs qui anesthésient la prudence
Dans un cabinet, une injection de toxine botulique ou d’acide hyaluronique se paie fréquemment 300 à 600 euros selon zones, produits, expertise et suivi. Côté clandestin, les annonces promettent 50 à 200 euros l’acte, parfois moins si l’on vient “entre copines” ou si l’on accepte un créneau tardif. Le prix devient un argument narratif : “vous payez la marque, pas le résultat”. Or c’est justement le suivi, la stérilité, la traçabilité et la capacité à gérer une urgence qui font la différence.
Portraits d’arnaqueuses : la blouse imaginaire et les abonnés bien réels
Les profils reviennent souvent : des femmes de 25 à 35 ans, issues de l’esthétique (CAP/BEP), qui se présentent comme “praticiennes”, “expertes”, voire “docteurs”. Elles empruntent le lexique médical, posent en blouse, et racontent une réussite fulgurante. Le réseau social fait office de cabinet virtuel : prise de rendez-vous en DM, acompte, puis rendez-vous dans un lieu loué (Airbnb), chez une “collègue”, ou dans l’arrière-salle d’un salon de coiffure.
« Doctor Lougayne » : l’effet titre, l’effet Instagram
Le cas de « Doctor Lougayne » illustre la puissance du storytelling : une jeune femme, environ 25 ans, CAP esthétique, une communauté d’environ 50 000 abonnés, et un surnom qui laisse croire à un diplôme. Le titre suffit à créer l’autorité. Les victimes décrivent souvent la même sensation : « tout le monde y va », « elle a de bons avis », « elle montre ses résultats ». Dans cet univers, la preuve se confond avec la popularité.
Malika Evtemirova : volume, transactions, et conséquences lourdes
Le dossier Malika Evtemirova, souvent résumé par un chiffre, montre une autre dimension : celle du volume. Des récits évoquent 3 000 transactions. La logique se rapproche alors d’un “business” : multiplication des rendez-vous, répétition des gestes, optimisation des coûts, et dilution de la responsabilité. Cette industrialisation augmente mécaniquement le nombre de victimes. Quand une complication arrive, elle n’est pas un accident isolé : elle devient statistiquement probable.
Rym Renom : quand l’influence devient courroie de transmission
Le rôle de certaines influenceuses complique la lutte contre les fake injectors. Avec une audience pouvant atteindre 1,8 million d’abonnés, promouvoir une injectrice clandestine revient à lui offrir une crédibilité instantanée. Les stories “complices”, les réductions, les partenariats déguisés brouillent la frontière entre recommandation et publicité. Le public, lui, voit surtout une promesse : « si elle le fait, c’est que c’est sûr ».
Sur cet aspect, la presse s’inquiète de l’essor de ces “fausses chirurgiennes” et de l’effet d’entraînement des réseaux. Repères complémentaires ici : l’article sur l’essor des fausses praticiennes sur les réseaux sociaux.
Le modus operandi : une journée de “formation”, puis des injections en série
Ce qui sidère dans les dossiers, c’est la facilité d’entrée. Plusieurs récits évoquent des “formations” express : une journée, facturée 1 280 à 1 800 euros, parfois animée par des formatrices se présentant comme russes ou ukrainiennes, avec des supports visuels très convaincants. Les participantes repartent avec l’idée qu’elles ont acquis une compétence “rentable” et “demandée”.
Ensuite, tout s’assemble rapidement :
- Vitrine Instagram : avant/après, stories, DM, prise de rendez-vous.
- Lieux discrets : Airbnb, domiciles, salons de coiffure, parfois hôtels.
- Paiement en cash : pas de facture, pas de preuve, pas de recours simple.
- Produits opaques : importations, achats en ligne, provenance incertaine.
- Gestion de crise : minimisation (“c’est normal que ça gonfle”), puis disparition.
Une fois la complication installée, la victime se retrouve face à une double peine : médicale et administrative. Sans traçabilité, les médecins peinent à identifier le produit exact. Sans preuve, les plaintes s’appuient sur des captures d’écran, des virements, des témoignages, et parfois des messages supprimés.
Le terreau social : « dysmorphie Snapchat », téléréalité, et quête d’approbation
Le phénomène se nourrit d’un facteur culturel puissant : la standardisation du visage “réseaux sociaux”. La « dysmorphie Snapchat » désigne cette dérive où l’on veut ressembler à son selfie filtré, avec une peau plus lisse, un nez plus fin, des lèvres plus pleines. Les formats courts renforcent l’idée qu’un changement profond peut être obtenu en quelques minutes, sans contrainte, sans douleur, sans risque.
La téléréalité et les influenceurs ont aussi créé un imaginaire où la retouche devient une norme. Les “petites interventions” sont racontées comme des routines, parfois même comme des investissements personnels. Dans ce contexte, les fake injectors se positionnent comme une alternative “accessible”, en jouant sur deux leviers : le prix et la proximité. « Je suis comme toi, je comprends tes complexes », disent-elles, là où un cabinet médical impose distance, consultation, consentement et prudence.
Un marché porté par les écarts de prix
Le différentiel de coût agit comme un accélérateur : quand le légal est perçu comme “hors budget”, le clandestin se présente comme un raccourci. Mais ce raccourci peut se payer au prix fort : consultations, examens, traitements, chirurgie réparatrice, arrêts de travail, et parfois séquelles. Le calcul économique est trompeur : une économie apparente de 200 à 400 euros peut déclencher des dépenses (et des souffrances) impossibles à chiffrer.
La dimension psychologique : honte, sous-déclaration et intimidation
Ce qui revient dans les témoignages, c’est la honte. Honte de s’être fait “avoir”. Honte d’avoir choisi une solution illégale. Honte de ne pas avoir écouté les signaux faibles. Les victimes racontent aussi la peur : peur des représailles, peur de messages agressifs, peur d’un réseau qui se comporte parfois comme une structure de pression. Cette atmosphère contribue à une sous-déclaration des faits et retarde la prise en charge.
Dans les échanges privés, certaines victimes disent avoir reçu des menaces : “si tu parles, on diffuse tes photos”, “on sait où tu habites”, “tu as payé, tu as accepté”. Quand l’intimité du visage ou du corps est en jeu, ce chantage touche un point très sensible. Et il achève de verrouiller le silence.
Reconnaître les signaux d’alerte avant qu’il ne soit trop tard
Sans transformer les victimes en coupables, certains repères sont utiles, tant pour le public que pour l’entourage :
- Lieu non médical (Airbnb, domicile, arrière-salle) : risque majeur.
- Paiement en liquide sans facture : absence de recours et opacité.
- Promesse de résultat garanti : discours typique d’arnaque.
- Avant/après irréalistes ou visiblement filtrés : manipulation.
- Absence de consultation (antécédents, contre-indications, suivi) : danger.
Et surtout, en cas de symptômes inquiétants (douleurs intenses, troubles neurologiques, difficultés respiratoires, fièvre, asymétrie brutale, perte de sensibilité), il faut consulter rapidement. Certaines complications évoluent en heures. Le temps est un facteur médical.
Quand la quête de beauté fabrique de la peur du miroir
Ana parle aujourd’hui d’un visage qu’elle “réapprend” à habiter. Benoît raconte une peau qui ne cicatrise pas comme avant, et une confiance qui s’effondre en même temps que les traits. Les femmes passées par la réanimation, elles, ont découvert qu’un geste présenté comme “banal” pouvait mener à une trachéotomie. Le paradoxe est violent : on cherchait plus d’assurance, on récolte parfois une défiguration, de l’anxiété, et un rapport au corps fragilisé.
Les fake injectors prospèrent à l’intersection de trois forces : l’économie du prix bas, la psychologie de la comparaison, et la puissance de prescription des réseaux. Tant que ces trois leviers resteront intacts, des “docteures” autoproclamées continueront de vendre du rêve en story, et des victimes continueront de souffrir en silence. Raconter ces histoires, c’est aussi desserrer l’étau de la honte, et rappeler une évidence : la beauté ne devrait jamais se payer au prix de la santé.


