Rumilly Tefal 1500 emplois : derrière ces quatre mots, c’est une ville entière qui se raconte. Ici, en Haute-Savoie, l’usine n’est pas seulement une zone d’activité à la périphérie. Elle rythme les horaires, façonne les conversations à la sortie des écoles, alimente les vitrines des commerces et nourrit une identité collective forgée sur sept décennies. À Rumilly, environ 16 000 habitants vivent à l’ombre – ou à la lumière – d’un site industriel devenu symbolique : 1 500 salariés, la plus grande usine de poêles antiadhésives au monde, et une production dont près de 70% part à l’export.
Cette singularité, longtemps vécue comme une force, se double aujourd’hui d’un vertige. Le plan Rebond du Groupe SEB annoncé le 25 février 2026 (jusqu’à 2 100 postes impactés dans le monde, dont 500 en France en départs volontaires) réactive une peur ancienne : celle du basculement. Les déclarations gouvernementales, attribuant ces 500 postes davantage aux fonctions support et non à la production, ont apporté un soulagement partiel. Mais dans une ville dont la colonne vertébrale industrielle porte un nom, l’inquiétude ne se laisse pas congédier si facilement. Les PFAS, la concurrence asiatique et la question de la transition technologique entretiennent une tension sourde.
Portraits croisés : trois vies, une même usine
À l’entrée du site, les voitures s’alignent avant l’aube. Le parking se remplit, les badges bipent, et les équipes se relaient dans une mécanique réglée. Le travail en 3×8 n’a rien d’un détail : il dicte les repas de famille, les week-ends, les nuits. Pour beaucoup, l’usine se vit comme un héritage.
Jean-Pierre, 58 ans : « Ici, on a fabriqué pour le monde entier »
Jean-Pierre a 35 ans d’atelier derrière lui. Son père avait intégré l’entreprise à la fin des années 1950, du temps où l’on parlait encore de fonderie et de grandes séries. Lui est entré en production au début des années 1990. Ses souvenirs sont des odeurs d’huile, de métal chaud, de pauses café à l’heure où Rumilly dort encore.
Ce qu’il défend, ce n’est pas seulement un emploi. C’est un savoir-faire. « Une poêle antiadhésive, ce n’est pas un disque de métal. On est sur plus de 40 étapes, des contrôles, des réglages, des paramètres de cuisson et de revêtement. La moindre erreur, ça se voit chez le client. » Pour Jean-Pierre, la fierté est intacte : « On produit à Rumilly, et on retrouve nos références partout en Europe. »
Nathalie, 42 ans : la qualité comme vigie… et comme inquiétude
Nathalie est entrée en 2005 au contrôle qualité. Elle aime ce poste qui oblige à une attention constante. Dans l’usine, elle incarne la dernière barrière avant l’expédition. « Quand on parle de made in France, ce n’est pas un slogan. La qualité, c’est la réputation. »
Mais la qualité n’immunise pas contre l’angoisse. Elle suit l’actualité, les débats sur les PFAS, les déclarations contradictoires, les rumeurs qui circulent plus vite que les communiqués. « Mes enfants sont scolarisés ici. On a construit notre vie autour d’une stabilité. Si demain ça vacille, on fait quoi ? À 50 ans, on ne se reconvertit pas comme sur une affiche de campagne. »
Mohammed, 33 ans : « On peut changer la technologie, pas effacer la ville »
Mohammed est ingénieur R&D. Il travaille sur des alternatives, notamment des gammes plus récentes, comme des revêtements céramiques. Il parle de tests, de résistance, d’adhérence, d’industrialisation. « Le défi, c’est de passer de la promesse labo à la cadence atelier. »
Il veut croire à une transition possible. « On peut réinventer des procédés, mais il faut du temps, des budgets, une stratégie. Une interdiction brutale, ce n’est pas une transition, c’est un choc. » Dans sa bouche, l’avenir n’est pas une courbe financière : c’est la ville, et tout ce qu’elle a construit autour de l’usine.
Rumilly, une “ville-usine” à taille humaine
Rumilly est une ville moyenne, ni station touristique ni grande métropole. Sa force, c’est une économie productive qui a résisté à des décennies de désindustrialisation. Avec Rumilly Tefal 1500 emplois, l’impact se mesure en cascade : salaires, sous-traitance, services, immobilier, vie associative.
Une usine de 1 500 salariés dans une commune d’environ 16 000 habitants, c’est massif. Les chiffres varient selon la définition de la population active, mais une réalité s’impose : tout le monde connaît quelqu’un « de chez Tefal ». Et souvent, ce quelqu’un est un parent. La transmission est un fait social : pères, fils, petits-fils entrés sur la même chaîne, dans le même atelier, parfois sur le même poste.
Autour, une économie du quotidien dépend de cette régularité. La boulangerie près du site reconnaît les heures de pause. Le garage sait que les véhicules entrent plus en révision quand un changement d’équipe rapproche la ville des routes. Les bailleurs rappellent que des ensembles d’habitat ont été pensés pour accueillir des familles d’ouvriers et de techniciens.
- Commerces : flux réguliers, pouvoir d’achat stabilisé par des emplois industriels.
- Sous-traitants : maintenance, transport, emballage, prestations techniques.
- Services : intérim, restauration, crèches, clubs sportifs alimentés par les familles.
- Identité locale : fierté d’un produit exporté depuis la Haute-Savoie.
Un commerçant résume souvent la crainte en une phrase : « Si l’usine ferme, la ville se vide. » À Rumilly, ce n’est pas une métaphore économique. C’est l’expérience vécue ailleurs, dans des villes qui n’ont jamais vraiment récupéré après la chute d’un grand employeur industriel.
Le plan Rebond SEB : soulagement immédiat, inquiétude longue
Le 25 février 2026, le Groupe SEB a présenté un plan baptisé Rebound, évoquant jusqu’à 2 100 postes concernés dans le monde, dont 1 400 en Europe et jusqu’à 500 en France, via des mesures de départs volontaires. Des médias nationaux ont rapporté que les postes visés en France concerneraient surtout des fonctions support plutôt que la production, ce qui laisse Rumilly en dehors du périmètre industriel immédiat. Pour situer ce contexte, on peut consulter les informations économiques publiées par la presse et les agences, par exemple dans l’analyse des postes concernés par le plan Rebond SEB.
On parle ici d’une « protection » rassurante en surface : la production resterait, donc Rumilly tiendrait. Mais dans les conversations, un doute revient : « Aujourd’hui, on dit production maintenue. Et demain ? » Une ville dépendante d’un grand site ne raisonne pas à l’échelle d’un trimestre. Elle raisonne en décennies, en générations, en prêts immobiliers, en trajectoires de vie.
Les élus locaux, toutes familles politiques confondues, se retrouvent souvent sur une ligne commune : ne pas laisser le territoire être sacrifié par une décision extérieure. Le maire de Rumilly Christian Dulac a critiqué une approche jugée « trop large » lorsqu’elle vise des pans entiers d’activité sans trajectoire d’accompagnement. Le président du Département Martial Saddier insiste sur la protection des salariés « après 70 ans de choix industriel en France ». La députée Véronique Riotton appelle à « aider les industriels à trouver des alternatives » avant d’interdire.
Ce front local n’efface pas les désaccords, mais raconte une hiérarchie de réalités : ici, l’emploi n’est pas un concept. C’est le cœur d’une ville.
La concurrence mondiale : la Chine, l’échelle et les coûts
Dans les ateliers, on parle moins des marchés financiers que des containers, des coûts matière, des délais. Les salariés savent que l’industrie des articles culinaires est une guerre de volumes. La Chine concentre une part majoritaire de la production mondiale, avec des coûts souvent jugés 3 à 5 fois inférieurs selon les segments et le niveau de gamme. Cela pèse sur les grands groupes européens, sommés d’être compétitifs sans casser la qualité.
La tension est d’autant plus forte que certains marchés sont devenus hyperconcurrentiels, notamment l’électroménager du quotidien, porté par des marques à forte présence marketing. L’exemple cité en interne revient souvent : des acteurs très offensifs sur les friteuses à air chaud, capables de gagner rapidement des parts de marché et de tirer les prix vers le bas.
À Rumilly, cette réalité mondiale se traduit par une question intime : comment rester une usine « vitrine », avec une fabrication précise, des salaires français, des exigences environnementales, tout en résistant à la compétition de masse ? C’est ici que Rumilly Tefal 1500 emplois devient aussi un débat sur le modèle industriel européen.
PFAS à Rumilly : la pollution, la honte… et le sentiment de payer pour hier
Le passif environnemental n’est pas une rumeur. Il a une chronologie, des chiffres, et des conséquences sanitaires qui hantent le territoire. Les faits rapportés localement évoquent une pollution historique (1968-1989) associée à des boues contenant du PFOA, avec des milliers de camions et des zones d’enfouissement entre Rumilly et les communes voisines. Les mesures de PFAS dans les eaux souterraines ont été médiatisées, tout comme la décision de déconnecter certains captages d’eau potable en novembre 2022.
Des articles de presse régionale ont détaillé ce contexte et les explications de l’entreprise, par exemple dans un dossier sur la pollution chimique de l’eau et les perfluorés à Rumilly.
Pour les salariés d’aujourd’hui, le choc est ailleurs : ils n’ont pas décidé des enfouissements d’hier, mais ils portent l’étiquette. La stigmatisation s’invite jusque dans les cours d’école. « On dit à mon fils que son père travaille chez les pollueurs », confie un opérateur. Dans une ville où l’usine est un repère, être soudain du “mauvais côté” abîme.
Le débat devient alors un paradoxe moral : la pollution est légitime à dénoncer, les inquiétudes sanitaires sont réelles, mais la sanction sociale vise d’abord ceux qui se lèvent à 4 heures pour faire tourner des presses, régler des lignes, contrôler un revêtement. À Rumilly, la transition écologique se vit aussi comme une question de dignité.
Sur le plan réglementaire, la pression monte. En France, la trajectoire d’interdictions s’inscrit dans la loi de 2025 et ses premières étapes depuis 2026. Pour une lecture synthétique et officielle, le ministère de l’Économie propose un point de repère sur l’interdiction progressive des PFAS. Et au niveau européen, la grande question reste la restriction REACH, portée depuis 2023 et encore en évaluation scientifique, dont l’issue est scrutée par l’ensemble de la filière (PTFE inclus).
Le 3 avril 2024 à Paris : une manifestation rarissime, un message existentiel
Il faut comprendre l’épisode parisien pour mesurer le degré de tension. Le 3 avril 2024, des bus sont partis de plusieurs sites français du Groupe SEB. Des salariés ont manifesté devant l’Assemblée nationale, avec un slogan devenu viral : « Touche pas à ma poêle ». La scène a marqué les observateurs : direction et syndicats côte à côte, une image assez rare dans l’histoire sociale française.
Le lendemain, le vote a abouti à une version de la loi PFAS qui a finalement exclu les ustensiles de cuisine du champ d’interdiction immédiate. Des médias locaux ont relaté cette journée comme une victoire pour Rumilly, par exemple via un retour sur le vote PFAS et ses effets pour Tefal à Rumilly.
Dans l’usine, beaucoup se souviennent moins du détail parlementaire que de l’élan collectif. « On n’est pas montés à Paris pour faire de la politique. On y est allés parce qu’on a senti qu’on jouait notre peau », résume Nathalie. La phrase attribuée à un responsable syndical circule encore : « On oppose la fin du monde à la fin du mois. » D’autres voix, plus nuancées, posent le dilemme : une entreprise qui pollue peut tuer physiquement, une entreprise qui ferme peut tuer socialement.
Ce que Rumilly défend, au-delà de l’usine
Quand une ville moyenne s’est construite autour d’un employeur industriel, la menace n’est jamais seulement économique. Elle touche l’architecture sociale : l’avenir des jeunes, la trajectoire des quinquagénaires, la survie des commerces, le financement des associations, la capacité à rester sur place. Rumilly n’a pas la diversification d’une grande métropole. Si l’équilibre se rompt, la spirale peut être rapide : départ des actifs, fermeture des services, chute de la vitalité commerciale.
Pour l’instant, l’engagement réaffirmé autour du maintien de la production à Rumilly, dans le contexte du plan Rebond SEB, donne de l’air. Mais il ne règle pas le fond : le territoire est pris entre une transition environnementale nécessaire et un calendrier réglementaire qui, s’il se durcit au niveau européen, pourrait bouleverser l’économie du site. C’est là que Mohammed veut garder une ligne : « On peut faire la transition si on nous donne le temps et les moyens. Sinon, ce n’est pas une transition, c’est une disparition. »
Et, à Rumilly, disparaître ne veut pas dire seulement fermer une usine. Cela voudrait dire réinventer une ville entière.


