Jean Dujardin change radicalement de registre dans Les rayons et les ombres en incarnant Jean Luchaire, patron de presse collaborationniste sous l’Occupation. Interrogé par Aymeric Goetschy pour Brut, l’acteur décrit un exercice inhabituel, délicat et volontairement ambigu, loin de ses rôles plus légers ou héroïques.
Un rôle à contre-emploi
Endosser la peau d’un personnage associé à une des pages les plus sombres de l’histoire française n’est pas anodin. Jean Luchaire est une figure réelle et controversée ; le film choisit d’explorer sa complexité plutôt que de livrer un portrait manichéen. Pour Dujardin, l’enjeu principal a été de « rester dans l’ambiguïté » et d’éviter à la fois le procès à charge et la justification.
« Parfois, il y a des films qui arrivent dans votre vie, dans un moment de votre vie, et je crois qu’on est assez malhonnêtes pour se servir de ça », confie-t-il dans l’entretien. Cette franchise sur sa posture d’acteur éclaire son choix méthodologique : plutôt que de condamner ou d’excuser, il a opté pour une observation clinique du personnage.
Approche et méthode
Dujardin explique s’être appuyé sur son vécu et sa maturité pour aborder la psychologie de Luchaire, sans prétendre l’avoir vécue. « C’est un truc que je n’ai jamais véritablement vécu », admet-il, soulignant la distance entre l’homme et le rôle. Cette prise de conscience a guidé son interprétation : survoler l’histoire pour mieux en rendre la tension intérieure.
Il précise vouloir « regarder ce personnage sans le juger ». En pratique, cela signifie mettre en scène un homme tiraillé entre des motifs personnels — ambition, désir de reconnaissance, peur de perdre sa place — et des compromis moraux qui le rongent. L’acteur insiste sur la nécessité de conserver une neutralité qui permette au spectateur de se forger sa propre opinion.
La tension entre intime et histoire
Dans Les rayons et les ombres, Jean Luchaire n’est pas présenté uniquement comme un collaborateur convaincu ; il apparaît aussi comme un père, un ami, un homme aux prises avec ses contradictions. Cette dimension intime a particulièrement intéressé Dujardin. « Je sais que je suis un père qui regarde sa fille, que je dois être un ami et que je suis moi‑même en train de me trahir », confie-t-il, mettant en avant le conflit intérieur du personnage.
Ce tiraillement, selon l’acteur, constitue le cœur du rôle : la compromission progressive, la petite lâcheté quotidienne, les concessions pour conserver une position et un statut. Ce sont des sentiments universels poussés à l’extrême par le contexte historique de l’Occupation.
Le cinéma comme révélateur
Habitué aux rôles charismatiques ou ironiques et oscarisé pour The Artist, Jean Dujardin reconnaît le pouvoir du cinéma à faire émerger des facettes personnelles inattendues. « J’ai l’impression que la caméra a ce talent‑là, c’est d’aller chercher des choses qui vous dépassent », dit‑il. Pour lui, jouer Luchaire revient à explorer des zones grises de l’âme humaine — ambition, lâcheté, amour paternel — sans fournir de clé de lecture définitive.
Cette approche veut laisser de l’espace au spectateur. En refusant le manichéisme, le film propose une lecture plus troublante et sans doute plus fidèle aux ambiguïtés humaines qui traversent toute période de crise.
La séquence où Dujardin évoque sa méthode a été relayée par Brut ; la vidéo est accessible via le lien suivant : pic.twitter.com/T8zLZndPpq.


