Ce 30 janvier 2026 marque un anniversaire douloureux pour Alain Juppé. En 2004, l’ancien président du parti UMP avait été condamné à 18 mois de prison avec sursis, entraînant son inéligibilité, par le tribunal de Nanterre, près de Paris. Cette date ramène au premier plan une carrière politique marquée par des réformes, des résistances sociales et des choix personnels lourds de conséquences.
Le printemps 1997 : quand Juppé devient la cible
Avant cette condamnation, un épisode précis reste gravé dans la mémoire politique : le printemps 1997. Premier ministre depuis 1995, nommé après la victoire présidentielle de Jacques Chirac, Alain Juppé incarnait la rigueur et l’État. Son style technocratique — jugé austère par beaucoup — et son rôle dans des réformes contestées ont fait de lui la figure de la colère sociale, notamment après les grandes grèves de 1995 contre les réformes de la Sécurité sociale et des retraites.
Le 21 avril 1997, Jacques Chirac prend une décision politique majeure en dissolvant l’Assemblée nationale, un an avant la date prévue. L’objectif affiché : surprendre la gauche, reprendre l’initiative et redonner de l’air à une majorité essoufflée. Le pari se retourne rapidement contre la droite. Dès le premier tour des législatives, le recul est net et la perspective d’une défaite se précise.
Alain Juppé devient alors le point de fixation de ce revirement. Comme le résumait Jacques Chaban-Delmas, dans la Ve République, « tout ce qui est réussi l’est grâce au président ; tout ce qui ne va pas est imputé au Premier ministre ». Juppé endosse ce rôle et concentre sur son nom les frustrations d’une partie de l’opinion et de la majorité présidentielle.
Le retrait de Matignon et ses conséquences
Le 27 mai 1997, après un entretien à l’Élysée, Alain Juppé annonce qu’il quittera Matignon après le second tour. « Une nouvelle étape doit commencer… il faut aussi une équipe nouvelle, animée par un nouveau Premier ministre », déclare-t-il devant les instances de la majorité. Le geste est clair : tenter de montrer aux électeurs que la majorité a entendu le message en changeant d’incarnation.
Ce retrait, volontariste en apparence, ressemble à un sacrifice politique. Juppé, pilier du dispositif chiraquien depuis les années 1970, accepte de se retirer pour tenter de sauver la situation électorale. Officiellement, il s’agit de donner un signe de renouveau ; officieusement, beaucoup y voient aussi une manière pour le chef de l’État de se dégager d’une impopularité gouvernementale grandissante.
La manœuvre ne suffit pas : au second tour, la gauche plurielle menée par Lionel Jospin l’emporte et la cohabitation s’installe. Jacques Chirac doit composer avec un Premier ministre de gauche et Alain Juppé quitte Matignon avec l’image d’un homme droit mais usé par les réformes difficiles qu’il a portées. Pour certains observateurs, il a servi de fusible ; pour d’autres, de bouclier protecteur pour la présidence.
Une amitié durable malgré les épreuves
Le retrait politique de 1997 n’a pas brisé le lien entre Jacques Chirac et Alain Juppé. Des années plus tard, Juppé évoquera une « longue et singulière amitié » avec Chirac, une relation fondée sur une confiance rare entre président et Premier ministre. Cette relation, peu démonstrative mais solide, a traversé crises, défaites et retours.
L’épisode de 1997 éclaire une constante de la vie politique française : la brutalité des responsabilités au sommet de l’État. Premier ministre en période de tempête, Alain Juppé a parfois payé le prix d’une exposition frontale aux colères sociales et médias, tout en restant fidèle au camp chiraquien, qu’il appelait longtemps « Jacques ». Jacques Chirac s’est éteint le 26 septembre 2019 à 86 ans.
Les années qui suivront verront Juppé faire face à d’autres épreuves judiciaires et politiques, mais le souvenir de 1997 demeure comme un moment clé où loyauté, stratégie et politique se sont conjuguées au prix d’un tournant personnel et collectif.


