Le 27 janvier 1983, Louis de Funès s’éteignait à 68 ans. Monument du cinéma comique français, il aurait eu 111 ans en 2026. Derrière ses grimaces, son énergie explosive et son sens du rythme, se cache une enfance marquée par un épisode aussi romanesque que troublant : la mise en scène de la disparition de son père.
Un père au passé contrasté
Louis de Funès naît en 1914 dans une famille d’origine espagnole. Son père, Carlos Luis de Funes de Galarza, apparaît comme un homme cultivé et raffiné, ancien étudiant de la Sorbonne et francophone. Mais son parcours est émaillé d’échecs financiers et d’initiatives hasardeuses.
Avec Leonor Soto Reguera, issue d’un milieu plus aisé, Carlos fuit l’Espagne et s’installe en région parisienne. Le confort des débuts s’effrite vite. Il tente sa chance dans le commerce de pierres précieuses, servant d’intermédiaire entre bijoutiers et clients, un univers où la confiance est primordiale et les risques importants.
Une journée tourne mal : un homme élégant disparaît avec des pierres qui lui avaient été confiées. La perte est lourde et une grande partie de la dot de Leonor sert à rembourser. Le couple voit son train de vie réduit, doit déménager et fait face à des tensions financières permanentes.
Personnage volontiers rêveur, Carlos multiplie les idées hasardeuses. Il tente même de fabriquer des émeraudes de synthèse malgré un handicap notable : il est daltonien. Pendant ce temps, Leonor tient la famille à bout de bras en vendant des fourrures et en veillant à une éducation stricte et soignée pour leurs enfants. Le petit Louis, frêle et observateur, se tourne déjà vers le piano et l’imitation.
La mise en scène du faux suicide
À la fin des années 1920 survient l’épisode le plus déroutant : Carlos met en scène son propre suicide. Au bord d’un canal, il laisse ses chaussures, son chapeau et une lettre d’adieu, indices qui laissent penser à un geste désespéré. En réalité, il s’agit d’un subterfuge : acculé par les dettes et usé par ses échecs, il choisit la fuite.
Plutôt que d’affronter les reproches et la honte sociale, Carlos part pour l’étranger. Il se rend à Cuba, puis au Venezuela, avec l’espoir de relancer un commerce de pierres précieuses loin de ses créanciers. Feindre la mort lui permet d’effacer symboliquement une vie vécue comme une suite de défaites, et d’éviter d’expliquer son départ.
La découverte de la supercherie provoque un choc. Leonor, femme de caractère, part à sa recherche. Carlos revient finalement, mais affaibli et malade, rongé par la tuberculose. Il repart ensuite en Espagne et meurt seul et ruiné en 1934.
Les conséquences pour Louis de Funès
Que reste-t-il de cet épisode dans la psyché d’un enfant ? Selon son entourage, Louis ne nourrit pas une grande tendresse pour ce père absent et imprévisible. La figure paternelle fuyante contraste avec l’autorité forte de sa mère. Ce déséquilibre familial laisse des traces : anxiété, besoin de contrôle et peur de l’insécurité financière sont des traits relevés par ses proches.
Le paradoxe est saisissant. L’acteur qui deviendra célèbre pour ses personnages autoritaires, colériques et obsédés par l’ordre et la réussite a grandi dans le désordre et la débâcle paternelle. Derrière l’hyperactivité comique se devine la trace d’un enfant qui a vu, très tôt, le sol se dérober.
Le faux suicide de Carlos de Funes n’est pas qu’une anecdote familiale. Il éclaire, en creux, la personnalité d’un artiste pour qui le rire a pu constituer une façon de tenir debout face aux inquiétudes héritées de l’enfance. Sans réduire l’homme à son histoire familiale, ce souvenir offre une clé de lecture pour comprendre certaines des obsessions et des ressorts comiques de Louis de Funès.


